Depuis plusieurs années, une idée me trottait dans la tête : parcourir d'une seule traite le GR56 Tour de l'Ubaye. Une grande boucle sauvage qui relie les vallées, les cols et les sommets qui rythment mon quotidien depuis maintenant dix ans.
Le 31 octobre 2026, la météo semble jouer en ma faveur. Les prévisions annoncent du beau temps, des températures fraîches et quelques traces de neige sur les plus hauts passages. Rien de suffisamment inquiétant pour me faire renoncer. Je pars sans véritable plan de course. Les 50 premiers kilomètres sont l'objectif du jour. La suite se décidera en chemin.
Choisir l'automne pour une telle aventure peut sembler surprenant. Pourtant, la perspective des longues heures seul dans les alpages me séduit davantage à cette saison, en sachant que les troupeaux ont quitté les montagnes, et les patous aussi.
Je connais déjà une grande partie de l'itinéraire. Pourtant, la section entre le col d'Allos et Bayasse m'est totalement inconnue. Très vite, ce secteur devient l'une des belles découvertes du parcours. Les paysages de la haute vallée du Verdon défilent sous une lumière automnale magnifique. Les mélèzes ont pris leurs couleurs dorées et les premiers saupoudrages de neige rappellent que l'hiver n'est plus très loin.
La journée est ventée mais agréable. Mon départ tardif me conduit à Bayasse en fin d'après-midi. La nuit tombe alors que je remonte la vallée de la Moutière, et elle ne me quittera plus avant le fort de Tournoux.
Treize heures de nuit. Treize heures seul dans la montagne.
La fermeture hivernale du col de la Bonette impose autonomie et engagement. Entre Bayasse et Larche, les possibilités d'abandon sont quasiment inexistantes. Le vent souffle et le froid de la nuit est maintenant bien installé. Les arrêts deviennent rares.
Pourtant, cette nuit restera probablement l'un des plus beaux souvenirs de cette aventure. À l'automne, les Alpes du Sud retrouvent un calme incroyable. Pendant des heures, je ne croise absolument personne. Pas une frontale. Pas une lumière dans une vallée voisine. Rien. Seulement le bruit du vent, celui de mes pas dans la neige et, au-dessus de moi, un ciel parfaitement dégagé.
À plusieurs reprises, je prends quelques secondes pour lever les yeux. La Voie lactée traverse le ciel avec une netteté incroyable. Dans ces moments-là, l'effort passe presque au second plan. Et on se sent incroyablement vivant.
Lorsque j'arrive à Larche, une étape importante est franchie. Physiquement, je me sens encore solide, mentalement aussi, mais surtout, je sais que je retrouve un point de rencontre avec ma chérie qui organise mon ravitaillement. En cas de problème, je n’ai pas à passer la nuit seule dans une vallée voisine à plusieurs heures de voitures pour venir me chercher.
Au lever du jour, il ne reste "plus que" le vallon du Parpaillon puis le col de la Pare avant la longue descente vers Méolans. Sur le papier, cela paraît relativement rapide. Dans la réalité, ce sera sans doute la partie la plus difficile de toute la boucle.
La fatigue accumulée durant la nuit commence à se faire sentir. Les kilomètres s'empilent. Les descentes deviennent plus éprouvantes que les montées.
Puis un genou commence à protester et ensuite le second.
La longue traversée vers Méolans paraît interminable. Les sommets défilent plus lentement qu'ils ne l'avaient fait la veille. Les heures passées dans le vent et le froid ont progressivement vidé les réserves. Je serai allé puiser assez loin dans mes réserves du moment pour passer sous la barrière symbolique des 30h sur ce parcours.
29 h 11.
Au-delà du chrono, c'est surtout le sentiment d'avoir relié en une seule aventure tous ces paysages qui m'accompagnent depuis mon arrivée en Ubaye qui restera gravé.
Je suis convaincu que ce temps peut être largement amélioré. Une meilleure gestion de l'assistance, des points de ravitaillement plus optimisés et surtout des cols complètement dégagés de neige permettraient sans doute de gagner un temps précieux.
Mais ce n'était finalement pas l'essentiel. L'automne, les couleurs des mélèzes, la solitude des sentiers, la Voie lactée au-dessus de la Bonette, les vallées désertes et cette incroyable sensation de liberté resteront, eux, impossibles à chronométrer. Et ce sont probablement ces souvenirs-là qui donnent déjà envie d'y retourner. Un gigantesque merci à Nina pour l'assistance, et désolé que tu te soit gelée tout la nuit à m'attendre !
Si certains souhaitent tenter l'aventure ou échanger sur l'itinéraire, ce sera avec grand plaisir. Le GR56 de l'Ubaye mérite vraiment le détour !